Le journal de bord d’Aliénor #2

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Dans la continuité de mon expérience, ce mois-ci m’a conduite à affiner mon regard sur les jardins, et à les envisager pleinement comme des systèmes vivants. Ce nouveau chapitre s’oriente davantage vers une réflexion sur ma manière de les observer et de les appréhender, en lien avec la notion de « jardin planétaire », développée par Gilles Clément1.

Observer autrement

Au fil des chantiers, j’apprends progressivement à porter une attention plus fine aux milieux dans lesquels j’interviens. Observer un jardin ne consiste plus à identifier des plantes ou à repérer ce qu’il faut entretenir, mais à comprendre un ensemble de relations.

Le sol, par exemple, n’est pas simplement un support : il possède une structure, une texture, une humidité, une vie propre, faisant de lui un écosystème complexe. De la même manière, l‘exposition joue un rôle essentiel. Une zone ombragée, exposée au nord, n’accueille pas les mêmes végétaux qu’un espace en plein soleil.

© Vladimir Slonska

Cela s’explique par le fait que celui-ci sera généralement plus chaud et favorisera l’évaporation de l’humidité, tandis qu’un sol situé à l’ombre produira l’effet inverse. La biodiversité devient également un indicateur précieux : la présence de certaines plantes spontanées ou d’insectes permet de mieux comprendre l’état et l’équilibre du milieu.

Cette observation m’amène à repenser la place de l’intervention humaine. Il ne s’agit pas toujours d’agir, mais parfois de laisser faire. La notion de « laisser faire » ne signifie pas abandonner le jardin, mais plutôt accepter certaines dynamiques naturelles, à accompagner le vivant au lieu de le contraindre systématiquement. Cela demande une forme de lâcher-prise, mais aussi une grande vigilance pour intervenir au bon moment, de manière juste.

Le jardin comme système global

Ces apprentissages font directement écho à l’idée de « jardin planétaire » de Gilles Clément, qui considère la Terre entière comme un jardin dont nous serions les jardinier⋅es. À mon échelle, chaque chantier devient une parcelle de ce jardin global. Les gestes que j’effectue localement participent, à leur manière, à un équilibre plus large.

Cette approche rejoint également le schème du global-local formulé par Nicole Pignier2, qui met en lumière les interactions constantes entre les actions locales et leurs répercussions à une échelle plus globale, et inversement.

Dans ma pratique, cela se traduit par la prise de conscience que chaque geste, même minime, s’inscrit dans un ensemble plus vaste. Par exemple, planter une haie variée contribue au développement du paysage bocager à une échelle étendue. Ainsi, désherber une surface, tailler un arbre ou choisir de conserver une plante spontanée ne sont pas des actions anodines ; elles participent à une manière d’habiter le monde et de coexister avec le vivant, en invitant à une attention et une réflexion accrues sur mes choix.

Dans ce cadre, la question des outils prend tout son sens, notamment dans leur intégration au sein de cette vision du jardin planétaire et du rapport global-local. Le choix de ne pas utiliser d’outils thermiques ou motorisés s’inscrit dans une volonté de limiter l’impact environnemental et de privilégier une approche plus respectueuse des milieux.

© Jeanne Cassier-Tollemer

Les outils manuels, par leur simplicité et leur faible empreinte, permettent d’agir localement tout en réduisant les effets à plus grande échelle. Ils imposent également un rythme de travail différent, plus lent mais aussi plus attentif, favorisant une relation directe avec le vivant et une meilleure compréhension des gestes effectués.

Ainsi, l’outil devient un médiateur entre le corps, le geste et l’environnement : il ne s’agit plus seulement d’agir efficacement, mais de s’inscrire de manière cohérente dans un système où chaque action locale participe à l’équilibre global.

Cependant, cette approche présente des enjeux qui dépendent fortement des contextes d’intervention. Certaines tâches, comme la gestion différenciée, l’installation progressive de végétation ou encore l’observation préalable des dynamiques naturelles, peuvent en effet demander davantage de temps, notamment sur de grandes surfaces ou dans des sites très contraints. Cela peut parfois sembler en décalage avec des attentes largement répandues en matière de rapidité ou de rendu immédiat.

Pour autant, ces situations ne constituent pas une limite en soi, mais appellent plutôt des ajustements. Nous adaptons nos méthodes en proposant, par exemple, des phasages de projet, des interventions ciblées ou des alternatives techniques permettant de concilier qualité écologique, maîtrise des coûts et lisibilité du résultat.

Une évolution dans ma manière d’apprendre
© Vladimir Slonska

Ce mois-ci marque donc une évolution importante dans mon apprentissage. Je ne me contente plus d’apprendre des techniques ou des gestes, mais je développe une manière de penser et de voir le paysage. Observer autrement, c’est accepter de ne pas tout maîtriser, de prendre le temps de comprendre avant d’agir, et de considérer le jardin comme un système vivant, complexe et en constante évolution.

Cette approche correspond profondément à la manière dont je souhaite exercer ce métier : avec respect, attention et engagement, en cherchant à trouver un équilibre entre intervention humaine et dynamique naturelle.

  1. « Le Jardin planétaire désigne la planète Terre comme étant un jardin », Gilles Clément, https://www.gillesclement.com/?k=page&v=7 ↩︎
  2. « Le sens, le vivant ou ce qui nous relie à la Terre », Nicole Pignier, https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/4144 ↩︎

Découvrez la suite du Journal de bord d’Aliénor le 8 juin 2026.


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